J -10. Selon mes savants calculs, c'est aujourd'hui que j'accouche. Si si, je vous assure, c'est scientifique. J'ai comparé quatorze dates réelles d'accouchement avec quatorze dates prévues d'accouchement, et la moyenne est de -10,2. (Non, je ne suis pas folle.) Conclusion : je devrais accoucher aujourd'hui. Cependant, ça ne semble pas en prendre le chemin. Oui, Choupie-Chat est basse, mais pour le moment, elle est très bien avec la tête à fleur de col et n'a aucunement l'intention de s'aventurer un peu plus loin. A longueur de journée, je cours, je cours, comme la maladie d'amour, et rien ne se passe. C'était bien la peine de me dire de serrer les cuisses pendant deux mois.

C'est la première fois de la semaine que je me pose. Comme la dernière fois, je me dis que je vais en profiter pour faire mon courrier. Mais pas sûr que je parvienne à terminer le mail pour ma jumelle karmique, ou à commencer la lettre pour la marraine de ma fille. En fait, même quasi sûr que non. C'est de ma faute. Je pourrais leur écrire au lieu d'écrire ici. D'ailleurs, je ne pensais même pas écrire ici, aujourd'hui. Et je me suis dit que ce serait une bonne idée, parce qu'il s'était passé trop de choses cette semaine, et que si je ne le faisais pas, je ne serais plus à jour. Reprenons donc journée par journée :

Lundi : Le matin, rendez-vous avec la psy. A 10h30. Je me suis jurée de ne plus jamais prendre de rendez-vous le matin : c'est chiant de devoir se lever, se préparer rapidement et partir dans le froid. Oui, je sais, c'est le quotidien des travailleurs. Mais moi je ne travaille pas, je n'ai plus le rythme. La nuit, je me couche tard et je dors mal, alors le matin, j'aime bien me réveiller doucement et traîner un peu.

Avec la psy, ça se passe bien. C'est ma dernière séance avant l'accouchement, normalement. Ben oui, on ne va pas reprendre rendez-vous dans deux semaines alors que je suis censée accoucher dans deux semaines. On avait commencé en évoquant ma famille, on termine en évoquant mon couple. La conclusion vous étonnera ou pas : tout va bien. Bien sûr, j'ai des choses à reprocher à Apollon. C'est d'ailleurs pour ça que le sujet est venu sur le tapis. De grosses choses, même, des choses pas anodines du tout. Mais lui reprocher cela en m'empêche pas de l'aimer et de me sentir aimée. Et si on a chacun nos soucis, je pense qu'on a une relation équilibrée et saine, qui fait ma fierté.

En rentrant, je reçois un coup de fil d'un numéro inconnu. C'est un magasin, qui a reçu mon CV et qui est intéressé par ma candidature. Quoi ? Quel CV ? Quelle candidature ? Il s'avère que Paul Emploie a un peu pris l'initiative de l'envoyer, mon CV. Du coup le type me demande si je connais la chaîne de magasins (qui vend de l'occasion) et si le poste de responsable produits culturels m'intéresse. Je réponds que oui, je connais, mais en fait il s'avère très vite que je ne connais pas du tout, et que oui, le poste m'intéresserait mais que je suis en congé mat jusqu'au 7 juillet. Pas grave, on peut pas tout connaître et on a un autre poste qui se libère en août. Ah bon ben super, alors. Du coup le type me demande si je suis dispo pour un entretien téléphonique. Euh, oui, allez-y, j'ai rien de mieux à faire. Je ne sais pas si je l'ai trop réussi, cet entretien. Enfin, en tout cas, le recruteur a pu tester ma capacité d'adaptation, parce que se retrouver à passer un entretien d'embauche sans la moindre préparation pour un poste auquel on n'a pas postulé, sans me vanter, je trouve ça fort. Et puis de toute façon, à la fin de l'entretien, le type me fait : "Ah mais attendez, je vois que vous habitez à Nowhereland, mais le second poste est à deux heures et demi de route, ça vous dérange ?" J'ai hésité et j'ai dit que non, on pouvait toujours s'arranger, mais j'ai pensé : "Laisse tomber, avec le bébé, c'est mort." Alors bon, tant pis si je l'ai pas, ce poste. J'ai eu à peine vingt minutes pour l'envisager. 

Quelques minutes plus tard, un nouveau numéro inconnu m'appelle. Je me demande si Paul Emploie a envoyé mon CV à la terre entière. Mais en fait, c'est Déesse Vio (que j'appelle Tata Viovio dans l'intimité, mais apparemment elle préfère Déesse Vio, je sais pas pourquoi). On parle un peu et elle me dit qu'elle passerait bien me voir tant qu'il fait beau et que je ne suffoque pas sous une montagne de couches sales. Mercredi j'ai maternité, jeudi j'ai dentiste. Du coup on se dit mardi. Le lendemain, quoi. Sauf que mardi, c'est le jour de congé d'Apollon, on avait prévu de faire les courses et je ne vais pas l'envoyer faire les courses tout seul pendant que je papote avec Déesse Vio.

Du coup, ni une ni deux, je prends ma voiture et je vais faire les courses. Je crois que c'était la première fois en huit mois que je faisais de grosses courses toute seule. C'est lourd, un charriot, à pousser ! Au supermarché, je croise le voisin maléfique, qui me propose gentiment (étrange ! mais je me dis que, peut-être, mon sourire, ma courtoisie et ma capacité à prendre sur moi en niant poliement quand il m'accuse de marcher comme un éléphant dans mes escaliers ou de balancer mes vieilles serviettes dans les wc ont fini par payer) de m'emmener à la maternité si je sens des contractions en pleine nuit. Je répète trois fois que c'est gentil. Mais j'espère bien ne pas avoir à le faire, ce serait bizarre ! Je rentre chez moi (je passe sur l'épisode où je crois que j'ai oublié de mettre mes lunettes, culpabilise d'avoir pris le volant sans réfléchir, m'étonne de voir quand même aussi bien -la grossesse m'aurait-elle rendu la vue ?- et réalise que j'ai mes lentilles... la grossesse bouffe les neurones, ça se confirme) et je fais le ménage rapidement. Je n'aime pas recevoir les gens dans le bazar.

Mardi : Pendant la nuit, c'est la pleine lune. Je me relève à 4h du matin, avec envie de faire pipi, très faim, un peu mal au ventre et plus sommeil. Je me dis que je risque d'accoucher, et ça va, je ne panique pas, j'accepte ça vachement bien, même. Je me dis que je suis prête, qu'elle peut venir. Mais finalement, je veille jusqu'à 6h30 et je retourne me coucher. Sans accoucher, donc.

Avec Apollon, on se lève tranquillement quelques heures plus tard. Pas trop tranquillement non plus, parce que Déesse Vio doit venir dans l'après-midi, et qu'il reste du ménage à faire. Mes douleurs et mon "intuition" ont disparu. Non, pour moi, le coup de la pleine lune, ça n'a pas marché. N'empêche qu'il y aura deux naissances ce jour-là chez les avrilettes.

Je vais chercher Déesse Vio à la gare. Vingt minutes de marche aller, vingt minutes de marche retour. On parle un peu, puis on va se balader vers le port, nouvelle marche pour moi, mais sans action non plus. Il fait un temps magnifique, on paresse un peu au bord du canal. On rentre, on re-parle, on va manger un wok. Apollon ne veut pas venir, il préfère se faire des pâtes et regarder la télé. Si tu veux, mon gars. Cette fois on prend le tram, faut pas déconner, c'est un peu fatigant de tout faire à pied, le but n'est pas que je sois complètement vidée avant la fin de la journée (enfin si, mais non, enfin vous me comprenez). Le wok est bon. On rentre, on regarde un peu la télé avec Apollon, et on se couche.

Mercredi : A 4h, c'est Apollon qui se lève. Mais lui a une excuse : c'est pour aller au travail. Comme Déesse Vio dort sur le canapé de la mezzanine, en face de la télé, il passe le petit temps qu'il a entre sa douche, son petit dèj et son départ pour le travail dans le lit familial. Oui, familial, pas conjugal, car exceptionnellement, pour cause d'invitée, les chattes ont le droit de dormir avec nous. Ca évite que Bastet (très sociable) n'aille embêter la personne qui dort en haut et que Nym (très sauvage) ne trouve nulle part où se poser en attendant le matin. (Et puis on aime bien dormir avec elles, on le ferait tous les jours si Bastet n'avait pas des fuites quand elle dort.) On passe un chouette moment à quatre, Bastet qui ronronne sur Apollon, Nym qui ronronne sur moi, et moi qui profite de mon mari avant qu'il ne parte travailler.

Le seul souci, c'est que du coup, de 4 à 5h du mat, je n'ai pas dormi. Et quand Déesse Vio se lève à 8h le lendemain, arf, ça fait mal. On déjeune, elle se douche et je la raccompagne au tram pour qu'elle puisse aller à la gare.

L'après-midi, c'est monito et écho de contrôle à la maternité. On attend pas mal avant de passer, Choupette est déchaînée. Elle n'arrête pas de taper dans mon ventre. Je m'allonge, on me pose le monito mais elle ne se calme pas. J'appuie quasiment en continu sur le bouton "si vous la sentez, vous appuyez". Son petit coeur qui faisait du 130 tranquillou la semaine précédente pendant qu'elle siestait est à 160 en moyenne pendant qu'elle s'agite. Mais bon, c'est pas grave. C'est juste casse-pied parce qu'il faut sans arrêt remettre le monito en place. Au final, tout va bien. L'écho de croissance, ensuite. Et à nouveau une interne qui a des soucis à faire ses mesures. Apparemment, à ce stade, l'ossification est trop importante et du coup le squelette est moins visible. Finalement, tant bien que mal, elle conclut que notre crevette fait 2,7 kg (je passe sur le moment où elle me demande si on a déjà fait les mesures "par les voies naturelles" et si ça me dérange qu'on regarde "par les voies naturelles"). Elle a pris 200g en deux semaines et suit sa courbe de croissance, donc pas de souci particulier. Mais on doit quand même revenir pour un contrôle monito et liquide la semaine prochaine. Je sais pas pourquoi, vu que tout était bien cette semaine (comme les précédentes, d'ailleurs). Je suppose que c'est histoire de prendre aucun risque (peut-être aussi de sucrer des exam à la sécu, ça m'étonnerait pas). Dans un sens, tant mieux, moi ça ne me coûte rien d'aller à la mat, et ça me rassure.

Jeudi : Première bonne nuit de la semaine ! 0h30-9h30, ça fait du bien ! Je me réveille gentiment, j'envoie un sms à la Fille de Minos pour son anniversaire. En retour, elle m'appelle. Du coup je zappe mon petit-déj, mon estomac ne le supporte pas et quand j'essaie de manger une heure plus tard, je vomis tout. Ca faisait plus d'un mois que ce n'était pas arrivé. Mais je crois que jusqu'à ce que j'accouche, il me faudra faire gaffe à ma façon de m'alimenter... Après ce bref séjour dans les wc, j'entends à nouveau mon téléphone sonner. Stupeur : c'est le numéro de mon père qui s'affiche. Je ne sais pas trop comment réagir. Je laisse sonner un peu, pensant à une erreur. Finalement, je décroche.

Ce qu'il faut savoir avec moi, c'est que je ne suis pas rancunière, je n'aime pas être fâchée avec les gens. C'est comme avec le voisin, en fait. Oui, il m'a pété les couilles comme c'est pas permis (et rien qu'à moi, il les pétait, les couilles, pas à Apollon, qui est pourtant bien mieux pourvu que moi niveau couilles) et j'aurais eu mille fois l'occasion de lui dire de s'occuper de ses fesses. Au lieu de ça, j'ai toujours écouté ce qu'il avait à me dire, toujours tenté d'arranger les choses avec diplomatie, quitte à le traiter ensuite de tous les noms d'oiseaux avec Apollon plus tard. Bon ben voilà, pareil avec mon père. Une fois, quand il a purement et simplement décidé de nous couper les vivres (enfin, de les couper à moitié, pour être exacte), je lui ai dit, à demi-mots, ce que je pensais de son choix de privilégier une femme haineuse au détriment de ses propres filles. Ca a été très mal pris, mais mises à part quelques amabilités supplémentaires de sa part, ça n'a pas changé grand chose dans nos relations inexistantes. Pour mon mariage, j'ai dit à ma grand-mère que si mon père faisait un pas vers nous, nous ne le repousserions pas. Il ne l'a pas fait. Bon, si, j'ai eu un sms cordial le soir du mariage, auquel j'ai répondu cordialement. On a envoyé en sus un carton de remerciements (pour un sms, c'était cher payé). On n'a pas eu de réponse. Quatre mois plus tard, on a envoyé une carte pour lui faire part de l'existence de Choupie-Chat. On n'a pas eu de réponse. Ah oui, et j'ai fait un cadeau de Noël à mon frère, mais j'en fais tous les ans. Après, voilà, nous on ne s'attendait à rien. Moi j'ai quelques résidus de devoir filial et Apollon est un chic type (non parce qu'Apollon, il aurait très bien pu décréter qu'un type qui met sa fille à la porte, lui coupe les vivres et ne donne aucun signe de vie depuis, c'est un connard, et ne pas me soutenir dans mes choix d'apaisement mais au contraire, il m'a toujours aidée à choisir les cadeaux pour mon frère et à rédiger mes cartes de remerciements et d'annonce de grossesse) mais on n'a jamais espéré quelque chose en retour.

Il y a bien quelqu'un au bout du fil et j'en suis la première surprise. Ca fait pas "chchchchblablachchchblibli" comme quand tu te rends compte que tu es en fait dans la poche de quelqu'un dont le téléphone a pris l'initiative de t'appeler. Et la voix fait : "Artémis ? C'est ton père.", ce qui élimine la seconde possibilité, à savoir le doigt qui a ripé dans le répertoire et appelé une personne à la place d'une autre. Bref, pour la faire courte, il dit qu'il est à Nowhereland pour faire une conférence à des étudiants de médecine et qu'il peut passer nous voir en sortant, en compagnie de ma soeur (ouf !). Je réponds que je dois aller chez le dentiste, mais que bon, je serai quand même sûrement rentrée, qu'au pire il y aura mon cher époux pour l'accueillir, qu'il peut passer s'il le veut.

Avec tout ça, on s'approche dangereusement de l'heure où je dois justement aller chez le dentiste. Je fais le ménage (encore !) vite fait, je n'ai pas le temps de manger, je me brosse les dents à fond et je vais chez le dentiste. Bonne nouvelle, elle peut me soigner tout de suite la dent qui me fait mal, même si je suis enceinte jusqu'aux dents (justement). Mauvaise nouvelle, du coup elle m'anesthésie. J'arrive tout de même en sortant à aller dans une boulangerie prendre des pâtisseries en articulant et sans baver, mais je mange et je parle tout de travers. Ca va être super pour voir mon père que je n'ai pas vu depuis six ans. En plus quand il arrive, l'anesthésie commence tout juste à partir et je cumule engourdissement de toute une partie de ma bouche et douleurs dues au grattement de ma dent et à la piqûre. Enfin bon, ça se passe bien quand même. Apollon est trop mignon, il a mis tous ses comics bien en évidence histoire de montrer que lui aussi, il aime les BD. Non parce qu'Apollon, il l'avait jamais vu, en fait, mon père et je trouve ça gentil qu'il ait fait l'effort d'essayer de lui montrer qui il était. J'ai vraiment un chouette mari.

Enfin voilà, ça s'est bien passé, y'a pas grand chose à en dire de plus. A vrai dire, je n'ai même pas pensé sur le coup à en parler sur le blog. Je voulais vous poster mon test psychologique. C'est juste en fin de matinée que je me suis dit : "Attends, si je raconte pas ça, je raconte quoi ?"