Chers lecteurs,

Comme beaucoup d'entre vous le savent déjà et comme la plupart des autres doivent s'en douter, entre ce message et le précédent, je suis devenue maman (c'est tellement bizarre de dire ça !). En effet, les cloches, cette année, ont été particulièrement généreuses et m'ont apporté un joli petit poussin tout frais sorti de l'oeuf. J'ai perdu les eaux le lundi de Pâques, et le lendemain matin, Petit Chat sortait de mon ventre pour entrer dans nos vies.

Je ne vais pas prétendre que ça n'a rien changé pour nous. Ça a tout changé, et ça ne tient pas uniquement au fait que je mette des culottes taille 40-42 pour pouvoir y glisser des gigantesques protections (ça ne m'avait pas manqué, ça !) ou que je me balade avec des coussinets qui grattent dans mon soutien-gorge dans le but d'éviter d'inonder tous mes tee-shirts ("Allaitez", qu'ils disaient... ils se gardaient bien de préciser que mes seins n'attendraient pas forcément d'être stimulés pour libérer anarchiquement une quantité de lait à faire pâlir une vache laitière).

Avoir un enfant, ce n'est pas comme se marier, ce n'est pas seulement cocher une case supplémentaire sur sa déclaration d'impôts et porter une belle bague à la main gauche. Pour peu que tu aies pour principe de ne pas laisser pleurer ton bébé pour lui éviter d'être plus tard classé comme personnalité évitante lors d'un test psychologique, c'est ton enfant que tu te retrouveras à arborer toute la journée au bras (droit ou gauche à ta convenance, mais tu te rendras vite compte qu'il est utile de garder tout de même l'un des deux libres pour vivre au mieux ta vie), et il est plus encombrant qu'une bague...

Avoir un enfant, c'est réaliser quand il est enfin au lit qu'on est mort de faim parce qu'on n'a pas eu le temps de déjeuner ou qu'on est sur le point de se faire pipi dessus parce que ça fait plus de douze heures qu'on n'a pas pensé à aller aux toilettes (d'autant plus qu'après l'accouchement, ton périnée -j'avais écrit "périmé"... acte manqué- ressemble à un vieux pneu dégonflé et qu'il est fort probable que tu ne ressentes plus que confusément l'envie de faire pipi et que parfois ta vessie prenne des initiatives -comme tes seins- -une raison supplémentaire de porter des protections maxi larges- -oui, je sais, c'est glamour, mais j'ai juré de dire toute la vérité).

Avoir un enfant, c'est s'inquiéter de le voir téter toutes les heures (ça va lui donner des coliques) et ne jamais dormir (ça va l'énerver), puis s'inquiéter de le voir dormir pendant quatre heures (pourquoi est-il à ce point amorphe ?) au lieu de téter (ne risque-t-il pas de perdre ses bonnes joues ?).

Avoir un enfant, c'est revoir toute sa vie de couple. Mettre sa vie sexuelle de côté, rapport au fait que tu te vides de ton sang et qu'épisio ou pas, il y a de fortes chances pour que ton bas-ventre ait été ficelé comme un gigot suite au massacre conscient de ton intimité (ben oui, quand tu passes une heure à pousser comme une malade, la seule chose qui importe c'est que ça sorte, et tant pis si ça explose tout ce qui se trouve sur son passage : une petite dose de péri, trois-quatre points, et on n'en parle plus). Avoir un nouveau sujet de conversation favori : le pipi et le caca du bébé. Avec pour blague de l'année le fait que le bébé ait fait pipi et caca en jet une fois la couche enlevée, ce qui a eu pour effet de ruiner son pyjama, ton pyjama, ou les deux à la fois (aujourd'hui, elle a innové : elle a vomi partout sur Papa... qu'est-ce qu'on s'est marrés !).

Heureusement, il y a dans la reproduction un phénomène merveilleux qui préside à la survie de l'espèce. C'est ce qu'on appelle l'amnésie sélective. Comment expliquer autrement qu'après avoir fait un premier enfant, on ressente le besoin de recommencer ? Objectivement, il n'y a rien dans la grossesse, l'accouchement ou les premiers mois du bébé qui le justifie.

Même quand la grossesse se passe globalement bien, il est clair que ce n'est pas un état de forme olympique. Même s'il n'y a pas de complication, de souci (et il y a toujours au moins une complication, au moins un souci), on se sent lourde, fatiguée, nos organes fonctionnent au ralenti et toute notre vie est dictée par la petite vie qui s'épanouit en nous. Je ne vais pas développer, je vous en ai parlé en long, en large et en travers, de ma grossesse. Je sais que le fait que je n'ai pas aimé, ce n'est que mon point de vue, que d'autres adorent. Mais je pense que même quand on adore, on morfle un peu. Que le fait que porter la vie vaut tous les sacrifices, je le crois aisément, n'empêche que sacrifices il y a. 

L'accouchement, est-ce besoin d'en parler ? Tout le monde sait que les contractions font mal mais on n'imagine pas forcément à quel point. Pour les avoir endurées six heures avant de demander une péridurale (contrainte et forcée par une perfusion et un monitoring qui m'enpêchaient de gérer ma douleur à ma guise : "C'est médico-légal", disait le SF tel un automate... et mon cul, il est médico-légal, peut-être ?), je peux le dire en toute connaissance de cause : c'est vraiment la pire douleur qu'on puisse ressentir. Du genre qui te fait hurler et te jette à terre. Avec une péridurale, le monde semble beaucoup plus rose. Jusqu'au moment de l'expulsion, où tu te rends compte que tu ne sens plus rien (j'exagère : quand la dose de péri a diminué, j'ai effectivement senti les contractions. Dans la cuisse gauche. Uniquement dans la cuisse gauche. Je peux donc dire que, telle Jupiter, j'ai accouché par la cuisse) et que ça va être coton pour pousser. On finalement tu pousses comme une damnée sans te soucier des conséquences.

Mais parlons-en des conséquences. Tant que tu es shootée à la péri, tu t'en fiches complètement de ce qui se passe entre tes jambes. On peut mettre les deux mains dedans (check), t'appuyer sur le ventre (check), y introduire des instruments de torture (pas check), te déchirer (check), t'inciser (pas check), te recoudre (check)... toi tu dis juste merci parce que tu as envie qu'on t'aide à le sortir. Mais quand la péri ne fait plus effet et quand tout ce auquel tu as le droit, c'est à deux cachets de paracétamol, tu te rends compte qu'il s'est passé quelque chose, et quelque chose d'important. Le genre de chose qui va t'empêcher dans un premier temps de te relever seule, d'aller faire pipi spontanément (le premier jour, une SF est passée toutes les heures pour me demander si j'étais bien allée aux toilettes, m'y a accompagnée et a même vérifié avec un échographe que ma vessie était vide et que je lui avais pas raconté des cracks), puis d'aller faire caca spontanément (le quatrième jour, une SF est venue me demander si j'étais allée à la selle et me proposer libéralement des suppos et des lavements), qui va te faire grincer les dents en marchant, en te penchant, en t'asseyant... tout cela avec pour toile de fond une chambre d'hôpital avec un lit trop haut et un bébé dans un berceau trop haut aussi (c'est peut-être que je suis naine, mais j'aurais eu moins mal si le mobilier avait été moins haut) qui pleure régulièrement et dont il faut t'occuper au lieu de pleurer toi sur tes propres douleurs.

Quant au bébé, je vous assure qu'il est livré sans mode d'emploi aucun. Ca tombe bien, je ne lis jamais les modes d'emploi. Mais celui-là, j'y aurais quand même peut-être jeté un oeil. On t'explique rapidement comment le nourrir et le laver. Et c'est tout. Tu comprends, c'est bien, tu comprends pas, tant pis, ça viendra. Peut-être. Et pour le reste, c'est débrouille-toi. Tu n'as jamais changé une couche de ta vie (moi je l'avais déjà fait, mais pas Apollon) ? Eh ben va falloir rapidement prendre le coup de main ! Tu n'as jamais pris un si petit bébé dans tes bras ? Eh ben va falloir t'y mettre, sans lui faire mal si possible... et même apprendre à varier les positions dans l'espoir de faire baisser le volume sonore. Tu ne comprends pas pourquoi il hurle toujours alors qu'il a mangé et que sa couche est propre ? Personne ne pourra te le dire, ni te dire que faire. Un mini-bébé pour des jeunes parents, c'est un puits sans fond d'angoisses et d'interrogations. Il se nourrit anarchiquement, il dort le jour, ou pas, il dort la nuit, ou pas, il pleure et tu ne sais pas comment réagir...

Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, on oublie.

Moi qui vous parle, j'ai oublié ce que ça faisait d'être enceinte, d'avoir la nausée, de vomir sans arrêt, d'être angoissée, d'avoir mal partout... Ca fait dix jours que ces neuf mois interminables sont derrière moi, et j'ai déjà oublié.

J'ai oublié ce que ça faisait d'accoucher, j'ai oublié la douleur des contractions, j'ai oublié les efforts que ça m'a demandé de pousser, j'ai oublié mon état d'épuisement à la fin.

J'ai oublié ce que ça fait de se "réveiller" après l'anesthésie, de ressentir une douleur terrible dans le bas-ventre, d'être à peine capable de marcher, de regarder son entrejambe, de pleurer tellement c'est moche, de se dire qu'on n'autorisera plus jamais personne à y toucher, même pas son mari.

Enfin, tous les jours j'oublie ce qu'il vient de se passer. J'oublie la sensation désagréable quand il faut se lever la nuit, la sensation d'accumuler toute la fatigue du monde (je me dis même que notre bébé est super sympa, car elle nous réveille très peu -trop peu au vu de la fréquence de tétées idéale- la nuit), j'oublie les crises de larmes et les hurlements qui durent parfois pendant des heures, j'oublie la détresse dans laquelle je suis quand ça arrive, j'oublie les difficultés de la mise au sein quand elle est énervée ou quand je suis fatiguée, bref, quand l'une de nous s'y prend comme un manche, j'oublie le fait qu'il faille parfois quatre heures le matin pour que j'aie suffisamment les mains et l'esprit libres pour penser à manger et à boire quelque chose... J'oublie tout quand j'ai mon bébé calme, éveillé ou endormi, dans les bras, quand elle tète gentiment, quand elle nous fait des sourires non-intentionnels mais trop mignons.

Voilà, c'est ça être maman. C'est avoir vécu le pire, et être la plus heureuse quand même. C'est niais mais c'est vrai.

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(Je vous rassure, mon bébé a aussi un papa, qui s'en occupe très bien. Mais comme ce papa n'a pas porté notre bébé, qu'il n'a pas accouché, qu'il n'a pas souffert des suites de couches, et qu'il n'endure que le mauvais caractère -ponctuel- de notre petit chat, je ne lui consacrerai pour le moment que cette ultime parenthèse, pour le remercier d'être là, de gérer notre fille avec moi dès qu'il a un moment de libre et de m'aider à me remettre de tout ça.)

P.S : Si vous voulez avoir une bonne idée de mon accouchement : http://www.femmesweetfemme.fr/un-accouchement-anime/

(sauf que moi, j'ai perdu les eaux, j'ai pas eu tout de suite des contractions, je me suis conduite seule à la mat et très calmement -par contre ma mère a bien conduit comme une malade pour me rejoindre- et j'ai pas eu d'épisio, dieu merci !)